Précipités [2]
5 août 2006, 11:40, par Odradek
Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, 1987 (00:24:42)
Faire l’ange, se faire passer pour un ange, voire être angélique, passe encore. Mais être ange? Comment diable peut-on être ange? Il y a bien, certes, le «saut de l’ange», mais aucun ange ne saute en réalité. Il y a bien, aussi, des moments de suspension étranges dans les conversations, et l’on dit alors qu’«un ange passe», mais généralement c’est que précisément rien ne passe ni ne se passe. Ce qui se cache sous la figure du messager céleste apparaît bien obscur. «Être ange, c’est étrange», écrivait Prévert, aussi est-il sans doute plus sage de maintenir sous son voile cet être mystérieux, et de ne le saisir dès lors, justement, que comme figure. Figure de l’ange donc, ou l’ange comme figure de la figure, figure par excellence.
Or si par figure on veut dire une forme qui cristallise des significations, un précipité en quelque sorte, au sens chimique du terme, c’est-à-dire un «corps […] formé par réaction entre deux ou plusieurs substances» (TLF), alors la figure de l’ange serait une espèce de précipité dans le vide: le sédiment, dépôt, reste ou résidu d’une rencontre inouïe entre l’homme et son dieu, une hypostase entre ciel et terre. On notera en outre que précipités, certains anges le sont deux fois, lorsqu’ils chutent encore pour devenir humains… L’ange, en somme, ne cesse, comme figure, de (se) précipiter.



