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Iron Man – La Honte prométhéenne [1]

18 avril 2008, 11:05, par Tlön

Iron Man (2008)

11 mars 1942 – Si j’essaie d’approfondir cette «honte prométhéenne», il me semble que son objet fondamental, l’«opprobre fondamental» qui donne à l’homme honte de lui-même, c’est son origine. T. a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué. Il a honte de devoir son existence – à la différence des produits qui, eux, sont irréprochables parce qu’ils ont été calculés dans les moindre détails – au processus aveugle, non calculé et ancestral de la procréation et de la naissance. Son déshonneur tient donc au fait d’«être né», à sa naissance qu’il estime triviale (exactement comme le ferait le biographe d’un fondateur de religion) pour cette seule raison qu’elle est une naissance. Mais il a honte du caractère obsolète de son origine, il a bien sûr également honte du résultat imparfait et inévitable de cette origine, en l’occurrence lui-même.

ANDERS, Günther ([1956] 2002). L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, éd. Encyclopédie des nuisances/Ivrea, Paris, p. 38.

Brad Harris – Photographie

24 décembre 2007, 18:10, par Tlön

Brad Harris

Brad Harris Photo

Marchandise modèle [1]

7 décembre 2007, 18:19, par Tlön

Gisele Bundchen, 2004

I can be whatever you want me to be, Ms. Bundchen was saying. If you want me to be the sexy girl, I can do that. If you want me to be the weird girl, I can do that. And if you want me to be the classically beautiful girl, I can do that, too.

– Gisele Bundchen, Esquire, novembre 2004.

Nov. 5, 2007 (Bloomberg) — Gisele Bundchen wants to remain the world’s richest model and is insisting that she be paid in almost any currency but the U.S. dollar. Like billionaire investors Warren Buffett and Bill Gross, the Brazilian supermodel, who Forbes magazine says earns more than anyone in her industry, is at the top of a growing list of rich people who have concluded that the currency can only depreciate because Americans led by President George W. Bush are living beyond their means. [Lire la suite]

La Jeune-Fille est présentement le plus luxueux des biens qui circulent sur le marché des denrées périssables, la marchandise-phare de la cinquième révolution industrielle qui sert à vendre toutes les autres, de l’assurance-vie à la centrale nucléaire, le rêve monstrueux et bien réel du plus intrépide, du plus fantasque des commerçants : la marchandise autonome qui marche qui marche parle et fait taire, la chose enfin vivante, qui ne saisit plus le vif, mais le digère. Trois millénaires du labeur inlassable de milliards d’existences de boutiquiers replets, génération suivant génération, trouvent leur couronnement génial dans la Jeune-Fille : car elle est la marchandise qu’il est interdit de brûler, le stock qui s’engendre lui-même, la propriété inaliénable et incessible pour laquelle il faut cependant payer, la vertu qui sans arrêt se monnaye, elle est la catin qui exige le respect, la mort se mouvant en elle-même, elle est la loi et la police tout ensemble… Qui n’a, par éclair, entrevu dans sa beauté définitive et funèbre le sex-appeal de l’inorganique?

TIQQUN (2001), Premiers matériaux pour une théorie de la Jeune-Fille [PDF, 11Mo], éd. Mille-et-une-nuits, Paris, pp. 140-143.

» Voir aussi EASTON ELLIS, Bret (1998). Glamorama.

Mortelles théories

6 décembre 2007, 12:49, par Tlön

Jeu de guerre (Guy Debord)
– Image tirée du film In girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord, 1978.

Mais les théories ne sont faites que pour mourir dans la guerre du temps : ce sont des unités plus ou moins fortes qu’il faut engager au juste moment dans le combat et, quels que soient leurs mérites ou leurs insuffisances, on ne peut assurément employer que celles qui sont là en temps utile. De même que les théories doivent être remplacées, parce que leurs victoires décisives, plus encore que leurs défaites partielles, produisent leur usure, de même aucune époque vivante n’est partie d’une théorie : c’était d’abord un jeu, un conflit, un voyage.

– DEBORD, Guy (1999). In girum imus nocte et consumimur igni, éd . Gallimard, Paris, p. 25-26

Who Killed Walter Benjamin? (2007)

3 décembre 2007, 20:38, par Tlön


Who Killed Walter Benjamin?, David Mauas, 2007 [Site officiel]

David Mauas recently completed the conspiracy theory-laden Who Killed Walter Benjamin? The film heavily critiques the largely accepted idea that Benjamin committed suicide and, instead, theorizes that he was assasinated by agents working for Stalinist Russia.

– WHITSON, Roger (2007). «Who Killed Cultural Studies?», Long Sunday, 27 août. [En ligne]

In the meantime we were joined by an elderly gentleman, a younger female and her son. The gentleman, a German university professor named Walter Benjamin, was on the point of having a heart attack. The strain of mountain climbing on an extremely hot September day, together with the anxious endeavour to escape German arrest far too much for him. As we were at a resting place, we ran in all direction in search of some water to help the sick man…

– BIRMAN, Carina (2007). The Narrow Foothold, Hearing Eye. [Site officiel]

[Lisa] Fittko’s account of what followed is now a justifiably famous element of the Walter Benjamin cult. Carina Birman’s personal story is not, but it includes the most recent of many last words about Benjamin’s death, a death on which, for his admirers, so much seems to hang that it, too, seems suspended: symbolic to the point of unreality, an enactment more than an event, like the death of the Christian messiah and the disappearance of the ‘risen’ body, for so long a matter of ardent conjecture.

– HARDING, Jeremy (2007). «Through The Trapdoor», London Review of Books, 19 juillet. [En ligne]

La Dialectique peut-elle casser des briques?

2 décembre 2007, 12:24, par Tlön

La dialectique peut-elle… 1/5

Auto-proclamé «Le premier film entièrement détourné de l’histoire du cinéma». Ce qui fait de Woody Allen – avec son What’s Up, Tiger Lily? (1966) – un situationniste avant la lettre. Ne riez pas.

» La Dialectique peut-elle casser des briques?, René Vienet, 1973. [Wikipédia] [Nanarland]

You, Robot – The Uncanny Valley

11 novembre 2007, 23:18, par Tlön

It seems natural to assume that the more closely robots come to resemble people, the more likely they are to elicit the kinds of responses people direct toward each other. However, subtle flaws in appearance and mouvement only seem eerie in the very humanlike robots. This uncanny phenomenon may be symptomatic of entities that elicit a model of a human other but do not measure up to it.

– MacDORMAN, Karl F. (2005). «Androids as experimental apparatus: Why is there an uncanny valley and can we exploit it?» CogSci-2005 Workshop: Toward Social Mechanisms of Android Science. July 25 – 26, Stresa, Italy. [PDF - draft]

» Le phénomène de «uncanny valley» (Wikipédia anglais) ;
» HORNYAK, Tim (2006). «Meet The Remote-Controled Self», Wired, 20 juillet 2006. [À propos du clone du professeur Hiroshi Ishiguro, apparaissant dans la vidéo présentée ci-haut];
» Voir également le compte-rendu de la rencontre d’un psychologue américain avec la jolie androïde Repliee-Q2 intitulé «My Date With A Robot» et publié dans le Scientific American Mind (June/July 2006). Enregistrement vidéo de la rencontre ICI.

Tag Your Friends

8 novembre 2007, 14:32, par Tlön

Cattle Branding

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Sociation

31 octobre 2007, 22:25, par Tlön

Stiegler

A Bite of McLuhan

22 octobre 2007, 14:25, par Tlön

  Marshall McLuhan, 1967

My father decided in the sixties that he would try as much as he could to present his ideas in an aphoristic style. Aphorisms, as Francis Bacon said, are incomplete, a bit like cartoons. They are not filled-out essay writing that is highly compressed. The aphorism is a poetic form that calls for a lot of participation on the part of the reader. You have to chew on a aphorism and work with it for a while before understanding it fully. A good aphorism could keep you busy for a week – kicking it around, playing with it, exploring it, taking it apart to see what you can get out of it. And applying it here, and everywhere. My father deliberately chose this form of statement because he wanted to teach, not tell or entertain. He said, “For instruction, you use incomplete knowledge so people can fill things in – they can round it out and fill it in with their own experience.” If what you want to do is simply to tell people something, then by all means spell it out in the connected essay. But if you want to teach, you don’t do that. There’s no participation in just telling: that’s simply for consumers – they sit there and swallow it, or not. But the aphoristic style gives you the opportunity to get a dialogue going, to engage people in the process of discovery.

– Eric McLuhan, in BENEDETTI, Paul et DEHART, Nancy (1996). Foward Through the Rearview Mirror: reflections on and by Marshall McLuhan, Scarbourough: Prentice Hall Canada Inc., p. 45

» McLuhan comme corps de fragments, par exemple ICI 

Quelle communication?

20 octobre 2007, 18:26, par Tlön
Est-il assuré qu’au mot communication corresponde un concept unique, univoque, rigoureusement maîtrisable et transmissible: communicable? Selon une étrange figure du discours, on doit se demander d’abord si le mot ou le signifiant «communication» communique un contenu déterminé, un sens identifiable, une valeur descriptible. Mais, pour articuler et proposer cette question, il a déjà fallu que j’anticipe sur le sens du mot communication : j’ai dû prédéterminer la communication comme le véhicule, le transport ou le lieu de passage d’un sens et d’un sens un. Si communication avait plusieurs sens et si telle pluralité ne se laissait pas réduire, il ne serait pas d’emblée justifié de définir la communication comme la transmission d’un sens, à supposer même que nous soyons en état de nous entendre sur chacun de ces mots (transmissions, sens, etc.). Or le mot communication, que rien ne nous autorise initialement à négliger en tant que mot et à appauvrir en tant que mot polysémique, ouvre un champ sémantique qui précisément ne se limite pas à la sémantique, à la sémiotique, encore moins à la linguistique. Il appartient au champ sémantique du mot communication qu’il désigne aussi des mouvements non sémantiques.

– DERRIDA, Jacques (1972). «Signature Événement Contexte», Marges – De la philosophie, éd. Minuit, Paris. [texte intégral en ligne]

Les transports du réel

8 octobre 2007, 14:12, par Tlön
Qu’est-ce que la vérité? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées, et ornées par la poésie et par la rhétorique et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu’on ne considère plus désormais comme telles mais seulement comme du métal.

– NIETZSCHE, Friedrich ([1873]1975). «Vérité et mensonge au sens extra-moral», tr. M. Haar et M. B. de Launay, éd. Gallimard, Paris.

» Version électronique de l’édition Aubier-Flammarion (1969) disponible ICI [PDF]
» Version électronique anglaise (tr. W. Kaufmann et D. Breazeal) ICI
» Version électronique allemande ICI

Αφέλεια [1] – Un monde sans différence

25 mai 2007, 16:42, par Tlön
Le fou, entendu non pas comme malade, mais comme déviance constituée et entretenue, comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage, tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre de l’époque baroque, et tel qu’il s’est institutionnalisé peu à peu jusqu’à la psychiatrie du XIXe siècle, c’est celui qui s’est aliéné dans l’analogie. Il est le joueur déréglé du Même et de l’Autre. Il prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres; il ignore ses amis, reconnaît les étrangers; il croit démasquer, et il impose un masque. Il inverse toutes les valeurs et toutes les proportions, parce qu’il croit à chaque instant déchiffrer des signes : pour lui les oripeaux font un roi. Dans la perception culturelle qu’on a eu du fou jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, il n’est le Différent que dans la mesure où il ne connaît pas la Différence; il ne voit partout que ressemblance et signes de la ressemblance; tous les signes pour lui se ressemblent, et toutes les ressemblances valent comme des signes.

– FOUCAULT, Michel (1966). Les Mots et les choses, éd. Gallimard, coll. Tel, Paris, p. 63.

L’incertaine représentation

19 mai 2007, 11:00, par Tlön

“Les Deux mystères” René Magritte 1966
Les Deux mystères, René Magritte, 1966

Quand on considère un objet en lui-même et dans son propre être, sans porter la vue de l’esprit à ce qu’il peut représenter, l’idée qu’on en a est une idée de chose, comme l’idée de la terre, du soleil; mais quand on ne regarde un certain objet que comme en représentant un autre, l’idée qu’on en a est une idée de signe, et ce premier objet s’appelle signe. C’est ainsi qu’on regarde d’ordinaire les cartes et les tableaux. Ainsi le signe enferme deux idées : l’une de la chose qui représente, l’autre de la chose représentée, et sa nature consiste à exciter la seconde par la première.

– ARNAULD, Antoine et NICOLE, Pierre ([1662] 1992). La Logique ou l’art de penser, éd. Gallimard, coll. Tel, Paris, p. 46 (première partie, chap. IV : «Des idées des choses et des idées des signes»).

La Force discrète du tournant

3 avril 2007, 14:42, par Tlön

Gerry (Gus Van Sant)

— Admettez-vous cette certitude : que nous sommes à un tournant?
— Si c’est une certitude, ce n’est pas un tournant. Le fait d’appartenir à ce moment où s’accomplit un changement d’époque (s’il y en a), s’empare aussi du savoir certain qui voudrait le déterminer, rendant inappropriée la certitude comme l’incertitude. Nous ne pouvons jamais moins nous contourner qu’en un tel moment : c’est cela d’abord, la force discrète du tournant.

– BLANCHOT, Maurice (cité en exergue à l’«Introduction générale» de La Technique et le temps, Bernard Stiegler, Galilée, 1994, p.15).

» Voir également «So Many Gerrys», infra.

Agonie de la foi dans la pesanteur

25 mars 2007, 13:09, par Tlön

Le drame du siècle n’apparait correctement que si nous interprétons les batailles visibles, qu’elles soient physiques ou discursives, comme des modes d’expression d’une agonie globale. Je parle ici de l’agonie de la foi dans la pesanteur, qui se manifeste depuis le XIXe siècle dans des convulsions toujours nouvelles, dans des réactions nouvelles, des fondamentalismes nouveaux.

L’approche sphérologique s’appuie sur une herméneutique de l’existence antigravitationnelle ou déchargée qui comporte une partie destructive et une partie constructive. Tandis que du point de vue constructif, on parle de la découverte des faits atmosphériques et des réalités cachées du système immunitaire, la théorie générale de l’antigravitation et de la décharge se consacre, avec son élan destructif, aux fabrications idéologiques qui, depuis l’époque de la Révolution Française, attachent les hommes aux galères ontologiques de la modernité: le galères du manque, de la misère, de la pénurie des ressources, de la violence et du crime.

– SLOTERDIJK, Peter (2005). «Que s’est-il passé au XXe siècle? En route vers une critique de la raison extrémiste.», Conférence inaugurale, Chaire Emmanuel Lévinas, Strasbourg, 4 mars.

Le village affronté

20 mars 2007, 18:29, par Tlön

The Village, M. Night Shyamalan 2004
The Village (M. Night Shyamalan, États-Unis, 2004)

And what if this is true in a much more radical way than it may appear? What if the true Evil of our societies is not the capitalist dynamics as such, but the attempts to extricate ourselves from it (while profiting from it), to carve out self-enclosed communal spaces, from “gated communities” to exclusive racial or religious groups?

– ZIZEK, Slavoj (2006?). «M. Night Shyamalan’s The Village», The Pervert’s Guide to Cinema.

De part et d’autre de la béance du monde creusée sous le nom de «globalisation», c’est bien la communauté qui s’est séparée et affrontée à elle-même. Jadis les communautés ont pu se penser distinctes et autonomes sans chercher leur assomption dans une humanité générique. Mais lorsque le monde finit de devenir mondial et lorsque l’homme finit de devenir humain (c’est en ce sens aussi qu’il devient «le dernier homme»), lorsque «la» communauté se met à bégayer une étrange unicité (comme s’il devait n’y en avoir qu’une et comme s’il devait y avoir une essence unique du commun), alors «la» communauté comprend que c’est elle qui est béante – ouverte béante sur son unité et sur son essence absente – et qu’elle affronte en elle cette brisure.

– NANCY, Jean-Luc (2001). La Communauté affrontée, éd. Galilée, Paris, p. 17.

L’homme sans affect

18 mars 2007, 21:17, par Tlön
La condition du désir, c’est une économie libidinale qui doit se penser à un niveau collectif. La destruction du désir, c’est la libération des pulsions, et ça c’est le sujet de Malaise dans la civilisation, quand Freud parle d’une libération de la pulsion de mort. C’est d’ailleurs la première fois que Freud, pour qui la technique n’existe pas, parle d’industrie et de technique. Moi je crois que le désir est destructible, je crois que c’est un mol oreiller de dire que le désir est indestructible, c’est très dangereux. Je connais des gens dont le désir a été détruit, c’est à dire dont le narcissisme primordial a été détruit. Des psychiatres, durant le congrès de L’information psychiatrique réuni en octobre 2005 à La Rochelle, m’ont dit diagnostiquer la même chose que ce que j’analyse conceptuellement, et que la pathologie majeure est la destruction du désir. Il n’y a rien de plus dangereux : c’est la psychose comme fait social massif. Des gens qui souffrent de leur désir, c’est la névrose, des gens qui souffrent ne plus avoir de désir, c’est la psychose. C’est aujourd’hui un phénomène mondial et de masse, compensé par l’hyperconsommation. Plus cette consommation addictive compense la perte de désir, plus elle entretient cette perte.

– STIEGLER, Bernard (2007). «De l’économie libidinale à l’écologie de l’esprit», entretien avec F. Neyrat, Multitudes Web.

Voir également:
» «Souffrance et consommation», documents de travail, Ars Industrialis, 25 février 2006.

» «Les petits jeux culturels», infra.

Brillante et maussade

10 mars 2007, 22:23, par Tlön

White on White 1918 - Kasimir Malevitch

La critique, dans tous les sens du terme, vit des jours maussades. De nouveau commence une époque de la critique costumée où les attitudes critiques sont subordonnées aux rôles professionnels. Criticisme à responsabilité limitée, Aufklärung au rabais comme facteur de résussite – attitude au point d’intersection de nouveaux conformismes et d’anciennes ambitions. Chez Tucholsky on a déjà pu sentir, « à l’époque », le vide d’une critique qui veut couvrir de son bruit sa propre désillusion. Cette critique sait que le succès est encore loin d’être efficacité. Elle est brillante, mais c’est peine perdue et on s’en aperçoit. Les cynismes latents des Aufklärer actuels se nourrissent de cette expérience devenue presque générale.

– SLOTERDIJK, Peter ([1983] 1987). Critique de la raison cynique, tr. H. Hildenbrand, éd. Christian Bourgois, Paris, pp. 18-19.

Distraction des corps en impesanteur

23 novembre 2006, 14:01, par Tlön

Corps séparés
– Image du haut tirée du film La Société du spectacle de Guy Debord (France, 1973).
– Image du bas tirée du film 2001: A Space Odyssey de Stanley Kubrick (Étas-Unis / G.-B., 1968).

Ce qui relie les spectacteurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

– DEBORD, Guy ([1967] 1992). La Société du spectacle, éd. Gallimard, coll. Folio, Paris, thèse 29, p. 30.

Ceux qui voudront découvrir des alternatives à l’existence dans l’auto-satisfaction stoïque ou l’arrêt que s’impose l’individualiste devant le miroir feront bien de se rappeler une époque où toute condition sur la conditio humana était imprégnée par l’évidence du fait qu’un jeu incessant de contaminations affectives se déroule entre les hommes, que ce soit dans la proximité familiale ou sur le marché ouvert. Bien avant que les axiomes de l’abstraction individualiste n’aient pu s’imposer, les psychologues-philosophes du début des temps modernes ont fait comprendre que l’espace interpersonnel est saturé d’énergies symbiotiques, érotiques et mimétiques-concurrentielles, qui démentent fondamentalement l’illusion de l’autonomie du sujet.

– SLOTERDIJK, Peter ([1998] 2002). Bulles. Sphères I, tr. O. Mannoni, éd. Fayard, coll. Pluriel philosophie, Paris, pp. 227-228.

Those yes-gentry…

13 octobre 2006, 11:55, par Tlön

Un lunatique?

For all men who say yes, lie; and all men who say no, – why, they are in the happy condition of judicious, unincumbered travellers in Europe; they cross the frontiers into Eternity with nothing but a carpet-bag, – that is to say, the Ego. Whereas those yes-gentry, they travel with heaps of baggage, and, damn them! they will never get through the Custom House. What’s the reason, Mr. Hawthorne, that in the last stages of metaphysics a fellow always falls to swearing so?

MELVILLE, Herman (1851). Lettre du 16 (?) avril à Nathaniel Hawthorn.

Les petits jeux culturels

28 mars 2006, 10:10, par Tlön

Soduko

Soduko is worse than meth!!! If you are a busy person, you never want to try one of these dern puzzles! They just keep calling your name!

Nous sommes régulièrement exposés à une panoplie de discours préventifs prenant pour objet l’usage nocif de drogues – ou substances psycho-actives – diverses. La valeur pathologique leur étant attribuée repose notamment sur deux principes généraux : le premier a trait à des rapports d’extériorité, le second à des rapports d’intériorité. D’une part, la consommation de ces drogues altère l’expérience d’une réalité envisagée comme référence ou règle normative. Cette altération de l’expérience a pour corollaire nécessaire l’altération comportementale du sujet intoxiqué, sujet dont la conduite peut alors être jugée « anormale » (inadéquate, menaçante, déviante) pour la communauté. D’autre part, l’usage de ces drogues entraîne une diminution progressive de l’autonomie du consommateur, une dépréciation du rapport à soi. Notons au passage que ces considérations générales valent également pour ce que l’on nomme le “jeu pathologique” (dépendance à la pratique des jeux de hasard).

Or, parallèlement à ces discours préventifs, il existe une tendance discursive prégnante insistant sur les bienfaits d’une dépendance à la consommation d’objets, de sujets, d’espace, de temps, d’énergie (shampoing, vedettes, voyages, soduko, sports). Dans tous les cas « vous ne pourrez plus vous en passer », et c’est tant mieux. Qu’est-ce que cette fonction positive de la dépendance/dépense ? Exemple d’une mise en forme de ce que nous pourrions appeler « l’hypothèse divertissante » :

D’autre part, il semble que les pages de variétés aient comporté également certains jeux, auxquels on engageait les lecteurs à participer eux-mêmes et qui stimulaient leur saturation de savoir : une longue note de Coldebique consacrée au singulier sujet des « mots croisés » nous en parle. Il y a avait des milliers et des milliers de gens, en majorité astreints à des travaux rudes et à une vie pénible, qui, à leurs heures de liberté, se penchaient sur des carrés et des croix formées de lettres, dont ils remplissaient les vides selon certaines règles. Gardons-nous de ne voir que l’aspect ridicule ou absurde de ce jeu et de nous en moquer. En effet, les hommes de ces devinettes enfantines et de ces dissertations culturelles n’avaient rien d’enfants innocents ni de Phéaciens espiègles. Ils vivaient au contraire une vie d’angoisses, au milieu de la fermentation et des séismes de la politique, de l’économie et de la morale ; ils ont fait force guerres atroces et force guerres civiles : leurs petits jeux culturels n’étaient pas tout bonnement un enfantillage gracieux et dépourvu de sens, ils répondaient à un besoin profond de fermer les yeux, de se dérober aux problèmes non résolus et à un pressentiment angoissant de décadence, pour fuir dans un monde irréel, aussi inoffensif que possible. Ils apprenaient avec constance à conduire les automobiles, à pratiquer des jeux de cartes difficiles, et se consacraient rêveusement à la solution des mots croisés – car devant la mort, la peur, la souffrance et la faim, ils étaient presque sans défense ; les Églises ne pouvaient plus les consoler, ni l’esprit les conseiller. Eux, qui lisaient tant d’articles et qui entendaient tant de conférences, ils ne prenaient ni le temps ni la peine de se fortifier contre la crainte, de combattre en eux-mêmes la peur de la mort, ils vivaient pantelants au jour le jour et ne croyaient pas à un lendemain.

- HESSE, Hermann ([1943] 1955). Le Jeu des perles de verre, tr. J. Martin, Calmann-Lévy, Paris, pp. 73-74

L’homme immanent

15 mars 2006, 00:10, par Tlön

Ari Versluis Exactitudes

L’individu s’affirme, avec ses droits inaliénables, son refus d’avoir d’autre origine que soi, son indifférence à toute dépendance théorique vis-à-vis d’un autre qui ne serait pas un individu comme lui, c’est-à-dire lui-même, indéfiniment répété, que ce soit dans le passé ou dans l’avenir - ainsi mortel et immortel: mortel dans son impossibilité de se perpétuer sans s’aliéner, immortel, puisque son individualité est la vie immanente qui n’a pas en elle-même de terme.

Maurice Blanchot, La communauté inavouable, Éd. de Minuit, 1983, pp. 11-12

Diesterweg s’examina de haut en bas. Depuis longtemps, il voulait avoir quelque chose. Il réfléchit. Peut-être que ça marcherait avec un tic, avec un certain mouvement de la main par exemple; se passer de manière discrète et rapide l’index sur la joue, un tic nerveux – oui, c’était cela, inconsciemment, absorbé dans ses pensées, une sorte de compulsion naturelle, hautement personnelle; personne ne pourrait lui en contester la spécificité, on pourrait plutôt vraiment le trouver un peu compromettant, en fait déjà un léger manque de contrôle de soi-même; en tout cas, ça ressortirait fortement, ce serait diesterwegien, de se passer l’index sur la joue.

Gottfried Benn, Le Ptoléméen, éd. Gallimard, coll. NRF, 1995, p. 61

 

Pourquoi ici?

22 février 2006, 19:32, par Tlön
Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis.

Pascal, Pensées, Br. 205.

Une fenêtre ouverte sur le soleil

14 février 2006, 12:03, par Tlön

La promenade

L’homme, les animaux et les fleurs vivent tous dans un chaos étrange, un perpétuel déferlement. Le chaos auquel nous avons fini par nous accoutumer, nous le nommons cosmos. L’indicible chaos intérieur dont nous sommes formés, nous le nommons conscience, esprit, voire civilisation. Mais c’est, en définitive, le chaos, qu’il soit ou non illuminé par des visions. Tout comme l’arc-en-ciel peut illuminer ou non l’orage. Et, comme l’arc-en-ciel, s’estompe la vision.

Mais l’homme ne peut vivre dans le chaos. Les animaux, oui. Pour l’animal tout est chaos, seulement il y a un petit nombre de mouvements et d’aspects qui se reproduisent dans ce déferlement. L’animal s’en contente. L’homme non. L’homme doit s’envelopper d’une vision, se construire une maison d’une forme et d’une stabilité, d’une fixité apparentes. Dans sa terreur du chaos il commence par interposer une ombrelle ouverte entre soi et l’éternel maelström. Ceci fait, il peint sur le dessous de son ombrelle un firmament. Puis il se pavane, il vit et meurt sous une ombrelle. Transmise à ses descendants, celle-ci devient un dôme, une voûte, et les hommes finissent par sentir que quelque chose ne va plus.

L’homme érige un merveilleux édifice de sa propre création entre soi et le sauvage chaos, puis il s’étiole et s’asphyxie petit à petit sous son parasol. Vient alors un poète, ennemi de la convention, qui pratique une fente dans l’ombrelle ; et, miracle ! le chaos révélé est une vision, une fenêtre ouverte sur le soleil. Mais au bout d’un certain temps, habitué à la vision et sans goût pour le franc courant d’air issu du chaos, l’homme banal barbouille un simulacre de la fenêtre ouverte sur le chaos, et raccommode l’ombrelle avec ce simulacre. Ce qui revient à dire qu’il s’est habitué à la vision, que celle-ci fait dorénavant partie de l’ornementation de sa demeure. De sorte que l’ombrelle finit par ressembler à un firmament étincelant et déployé, qui présente de multiples aspects. Mais, hélas, tout est simulacre, innombrables rapiéçages. Homère et Keats, annotés et suivis d’un glossaire. [Lire l'extrait intégral]

- LAWRENCE, D. H. ([1928] 1997). « Le chaos en poésie », Les deux principes, éd. de L’Herne, Paris, pp. 42-44.

Métaphysique du vide

12 février 2006, 22:38, par Tlön

J’étais mis en contact avec des questions plus éloignées de ma pensée et je regardais à l’intérieur de moi, mais ce que je voyais était étonnant, c’étaient deux phénomènes, la sociologie et le vide; si je me dépouillais de mes obligations commerciales comme la plaie des salaires, l’achat de savon, la fraude fiscale, le marché noir, il ne restait rien que j’aurais pu qualifier d’individuel. La sociologie et le vide! Toute pulsion était réprimée par l’État, la pensée mise au pas par la science, les émotions revendiquées par l’assistance publique, les distractions déterminées par les affiches et les agences de voyage, les intérieurs par la mode, les maladies par les hôpitaux universitaires –quoique analysés, seuls les rêvent restaient libres. Mais seule la vie intérieure avait rendu possible et même favorisé cette évolution qui lui était dévolue après avoir eu le bonheur d’échapper au Moi, et j’étais chaque fois impressionné de voir les plus grands esprits –les esprits réellement grands– dévier vers la sociologie parce qu’ils n’osaient plus adhérer à eux-mêmes, ni à leur richesse, ni surtout à leur vide –tout doit être plein et épais, massif, inépuisable, large–, tous ces stigmates de la nature et du corps, notre siècle les adopta presque automatiquement pour l’esprit et la productivité, dans sa balourdise, il ne pourrait absolument pas supporter une métaphysique du vide, une croyance au léthargique et au catatonique (ce qui serait pourtant la condition d’une description de l’identité, d’une définition qui permettrait d’identifier le phénotype actuel) –donc, la sociologie et le vide–, à la rigueur encore les rhumatismes, ça doit faire mal, par-ci, par-là, on se concentre sur soi, articulation de l’épaule droite, les jambes non plus ne marchent plus tellement –idées papotages, mais on a un contenu, le temps passe–: ainsi se termine le bassin méditerranéen, Athéna Tritogénie, recouverte de l’égide à écailles, sur l’Acropole, dominant de son regard la mer, sa solitude, son vide.

- Gottfried Benn, Le Ptoléméen, 1947, trad. Hélène Feydy, Le Ptoléméen, éd. Gallimard, coll. NRF, 1995, pp. 139-140.