Archives / catégorie Intra-mondanités

La Lune, Melville et Kafka

13 octobre 2006, 11:21, par Tlön

Toujours est-il que la Blancheur me remet toujours en mémoire la baleine blanche de Moby Dick. Ou la Lune. À l’instar de celle-ci, qui ignore s’appeler ainsi (la Lune ne sait pas qu’elle porte ce nom), la baleine de Melville, avec sa puissance pure et absolue, ne sait ni qu’elle s’appelle Moby Dick ni que sa texture est blanche. [...]

Entre cette étrange créature qu’est odradek et l’employé de bureau Bartleby, il y a beaucoup de point communs. Plus, la baleine Moby Dick n’est peut-être qu’un odradek géant, dont la blancheur poursuit ce fanatique du Non qu’est le capitaine Achab.

– VILA-MATAS, Enrique (2006). “Un lunatique du non”, Le magazine littéraire, no 456, septembre 2006, pp. 44, 46.

L’enchanteur désenchanté

13 octobre 2006, 09:13, par Tlön

Je te devine bien : tu es devenu l’enchanteur de tout le monde, mais à l’égard de toi-même il ne te reste plus ni mensonge ni ruse, – pour toi-même tu es désenchanté!

– NIETZSCHE, Friedrich (1885 pour la quatrième partie). Ainsi parlait Zarathoustra, quatrième partie : “L’enchanteur”, tr. H. Albert.

Les enchanteurs

12 octobre 2006, 15:43, par Tlön

Bien avant que les axiomes de l’abstraction individualiste n’aient pu s’imposer, les psychologues-philosophes du début des temps modernes ont fait comprendre que l’espace interpersonnel est saturé d’énergies symbiotiques, érotiques et mimétiques-concurentielles, qui démentent fondamentalement l’illusion de l’autonomie du sujet. La loi fondamentale de l’intersubjectivité, telle qu’elle apparaît dans les conceptions pré-modernes, c’est l’enchantement de l’homme par l’homme.

– SLOTERDIJK, Peter ([1998] 2002). Sphères I: Bulles, tr. O. Mannoni, éd. Fayard, coll. Pluriel Philosophie, Paris, pp. 227-228.

Beau milieu / amis qui vous manquent

12 octobre 2006, 00:01, par Odradek
[…] de ces «esprits libres», il n’y en a, il n’y en eut jamais, —mais, comme je l’ai dit, c’est leur société qu’il me fallait alors pour garder ma bonne humeur au beau milieu d’humeurs mauvaises (maladie, isolement, exil, acedia, désœuvrement): braves compères de fantômes avec qui rire et bavarder quand on a envie de rire et bavarder, et que l’on envoie au diable s’ils deviennent ennuyeux, —en dédommagements d’amis qui vous manquent.

Thus then, when I found it necessary, I invented once upon a time the “free spirits,” to whom this discouragingly encouraging book with the title “Human, All Too Human,” is dedicated. There are no such ” free spirits” nor have there been such, but, as already said, I then required them for company to keep me cheerful in the midst of evils (sickness, loneliness, foreignness—acedia, inactivity) as brave companions and ghosts with whom I could laugh and gossip when so inclined and send to the devil when they became bores—as compensation for the lack of friends. That such free spirits will be possible some day, that our Europe will have such bold and cheerful sights amongst her sons of tomorrow and the day after tomorrow, actually and bodily, and not merely, as in my case, as the shadows of a hermit’s phantasmagoria—I should be the last to doubt thereof. Already I see them coming, slowly; and perhaps I am doing something to hasten their coming when I describe in advance under what auspices I see them originate, and upon what paths I see them come.

—Friedrich NIETZSCHE, Humain, trop humain: Un livre pour esprits libres, I (préface, §2), 1878, in Œuvres philosophiques complètes, tome III, Paris: Gallimard, 1988, p. 23. Traduit de l’allemand par Robert ROVINI.

Carne

11 octobre 2006, 21:55, par Tlön

Vanitas - 1987

Jana Sterbak, «Vanitas: Flesh Dress for an Albino Anorectic», 1987

Flank steak, mannequin, salt, thread, colour photograph on paper. Collection : Walker Art Center, Minneapolis, T.B. Walker Acquisition Fund, 1993.

La forme, le mouvement

11 octobre 2006, 20:35, par Tlön

Innocent - 1953

La modernité fait l’expérience des formes dans la pensée, c’est-à-dire du mouvement, ce qui me semble au fondement de l’explication du monde. C’est là le contraire de la pensée platonicienne, qui s’appuyait sur un désir d’immobilité, sur la volonté d’arrêter le cours vital des idées. Nous avons désormais, nous Occidentaux, un savoir-vivre qui repose sur la mobilité, comme si nos systèmes immunitaires symboliques avaient absorbé le changement. Depuis le XIXe siècle, nous voulons épouser l’histoire, donc le mouvement. Avec Vico, Herder, Hegel bien sûr, l’histoire fait irruption dans la pensée : toute philosophie, en Occident, se conçoit selon ce modèle d’interprétation dynamique. Les révolutionnaires russes avaient fait de ce dynamisme une profession de foi : le temps aurait toujours raison. C’est la révolution. Je ne vais pas aussi loin (rires), j’épouse juste le mouvement de mon époque, imprégné par la pensée d’Adorno, mon maître : on peut juger de la teneur de vérité d’une pensée à sa capacité à pénétrer au coeur de son temps. La forme, le mouvement, représentent la manière de comprendre son époque.

- SLOTERDIJK, Peter (2006). “La France est une exception psycho-politique, une bulle préservée“, entretien avec Antoine Baecque, Libération, Samedi 5 août 2006.

Le Coup du canon

10 octobre 2006, 17:57, par Odradek

—Pour prendre le rêve comme point de départ: à une sensation déterminée, par exemple celle que produit la lointaine détonation d’un canon, on substitue après coup une cause (souvent tout un petit roman dont naturellement la personne qui rêve est le héros). La sensation se prolonge pendant ce temps, comme dans une résonance, elle attend en quelque sorte jusqu’à ce que l’instinct de causalité lui permette de se placer au premier plan —non plus dorénavant comme un hasard, mais comme la «raison» d’un fait. Le coup de canon se présente d’une façon causale dans un apparent renversement du temps. Ce qui ne vient qu’après, la motivation, semble arriver d’abord, souvent avec cent détails qui passent comme dans un éclair, le coup suit… Qu’est-il arrivé? Les représentations qui produisent un certain état de fait ont été mal interprétées comme les causes de cet état de fait. —En réalité nous faisons de même lorsque nous sommes éveillés. La plupart de nos sentiments généraux —toute espèce d’entrave, d’oppression, de tension, d’explosion dans le jeu des organes, en particulier l’état du nerf sympathique— provoquent notre instinct de causalité: nous voulons avoir une raison pour nous trouver en tel ou tel état, —pour nous porter bien ou mal. Il ne nous suffit jamais de constater simplement le fait que nous nous portons de telle ou telle façon: nous n’acceptons ce fait, —nous n’en prenons conscience— que lorsque nous lui avons donné une sorte de motivation. —La mémoire qui, dans des cas pareils, entre en fonction sans que nous en ayons conscience, amène des états antérieurs de même ordre et les interprétations causales qui s’y rattachent, —et nullement leur causalité véritable. Il est vrai que d’autre part la mémoire entraîne aussi la croyance que les représentations, que les phénomènes de conscience accompagnateurs ont été les causes. Ainsi se forme l’habitude d’une certaine interprétation des causes qui, en réalité, en entrave et en exclut même la recherche.

Friedrich NIETZSCHE, Le Crépuscule des idoles, «Les quatre grandes erreurs; §4. Erreur des causes imaginaires», 1888, traduit de l’allemand par Henri Albert.

Déclosion

4 octobre 2006, 12:07, par Tlön
SkySpaces
L’éclosion du monde doit être pensée dans sa radicalité : non plus une éclosion sur fond de monde donné, ni même de créateur donné, mais l’éclosion de l’éclosion elle-même, et l’espacement de l’espace lui-même. [...] Ni lieux, ni cieux, ni dieux : pour le moment, c’est la déclosion générale, plus encore que l’éclosion. La déclosion : démontage et désassemblage des clos, des enclos, des clôtures. Déconstruction de la propriété, celle de l’homme et celle du monde.
NANCY, Jean-Luc (2005). La Déclosion, éd. Gallilée, p. 230

Hypostase

2 octobre 2006, 22:26, par Tlön

Big Man

“A variable, as just described, is an operation upon a relation: an extraction and making ready for recombination. In other words, a variable is a transformative process. When a variable is given a name, becoming a substantive like “hue”, it is easy to treat the process as part. The “conceived separatly” slips into “conceived as existing separatly.” The extracted variable is mistaken for an objective part. This slippage from process to part, from relation to term in relation, is called hypostasis.”

MASSUMI, Brian (2002). Parables for the Virtual, Durham: Duke University Press, p. 165

La chute –sur l’œuvre de Ron Mueck

30 septembre 2006, 01:05, par Tlön

Mother and Child (detail) 2001

On pourrait voir dans l’œuvre du sculpteur australien Ron Mueck comme une antithèse parfaite de celle de Hanson.

Chez l’américain Hanson, la plupart des personnages paraissent parfaitement intégrés au décor, minutieusement vêtus, pourvus d’accessoires variés et nombreux, occupés à une tâche précise (shopping, étude, nettoyage, photographie, etc.).

Chez Mueck, au contraire, toutes les figures souffrent de manière osensible d’un problème d’intégration. Quelles soient géantes ou naines –mais toujours disproportionnées, démesurées– endormies ou éveillées, elles demeurent irréductiblement étrangères à leur environnement. Ça vaut pour ce balaise chauve et taciturne qui se terre dans un coin de la salle d’exposition («Untitled (Big Man)», 2000). L’impression de réalisme, ici, tient sans doute notamment à ce que ce personnage semble avoir conscience d’être un monstre de foire muséale qu’on étudie avec fascination (inquiétante étrangeté d’une œuvre qui nous touche en ce qu’elle résiste à être œuvre –Roy Batty confiné au Louvres). Lire la suite…

La communauté des rameurs

25 septembre 2006, 12:41, par Tlön

Un rameur sans communauté

Reprenons l’exemple de Hume [1] [2], celui des rameurs. Qu’ont-ils comme repères? Le résultat collectif de leurs mouvements individuels. Au début, ils ne rament pas à la même cadence, et donc ce résultat collectif ne fournit pas de discontinuités repérables. Dès qu’un des rameurs entend une telle discontinuité (ils ont par hasard donné un coup de rame en même temps), il se cale dessus, en supposant que c’est le premier coup d’une cadence hypothéthique. Il se peut qu’il soit encore décalé. Mais il dispose désormais d’un repère initial et peut donc interpréter son décalage comme un repère ou une avance, et donc corriger son mouvement. Et si aucun coïncidence aléatoire ne se produit, l’un ou l’autre peut marquer plus fortement un coup de rame, pour donner un repère à l’autre. Si chacun suit ce processus, ils parviendront à se synchroniser.

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nous étranges

20 septembre 2006, 12:03, par Odradek

Les réveillés sont encore hantés par le rêve, ils sont encore rêveurs. L’écriture a lieu dans ce drôle d’espace, là où le réveil perpétuel au bord de l’étrangeté, là où le constant réenchantement du monde pointent encore vers un échange, un partage, un «nous» des étrangers et des solitaires.

—Pierre NEPVEU, L’Écologie du réel, Montréal: Boréal, 1988, p. 195.

Acédie [2]

9 septembre 2006, 11:08, par Odradek

Le démon de l’acédie, qui est appelé aussi «démon de midi», est le plus pesant de tous; il attaque le moine vers la quatrième heure et assiège son âme jusqu’à la huitième heure. D’abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s’il est loin de la neuvième heure, et à regarder de-ci, de-là si quelqu’un des frères… En outre, il lui inspire de l’aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel, et, de plus, l’idée que la charité a disparu chez les frères, qu’il n’y a personne pour le consoler.

—Évagre le PONTIQUE, Traité Pratique ou Le Moine (ive siècle), tome II. Paris: Les Éditions du Cerf, collection «Sources chrétiennes», 1971, traduit du grec par Claire GUILLAUMONT, chapitre 12, p. 521.

Acédie [1]

8 septembre 2006, 08:39, par Odradek

ἀκηδία, akedia, acidia, acedia, acédie. Symtômes:

L’œil de celui qui est dans l’acédie regarde fixement les fenêtres, et son esprit se représente les visiteurs. La porte a grincé, il bondit! Il a entendu une voix, il regarde par la fenêtre et ne s’en éloigne que pour s’asseoir et somnoler. Quand il est en train de lire, celui qui est victime de l’acédie bâille abondamment et se laisse aisément emporter vers le sommeil. Il se frotte les yeux, étire ses bras, puis, ayant écarté ses yeux du livre, il considère le mur; puis il se remet à lire quelque peu; il feuillette le livre pour voir quand finit le texte et il perd ainsi son temps; il compte ainsi les feuillets, suppute le nombre des quaternions; il critique l’écriture et l’ornementation; enfin il ferme le livre, le met sous sa tête et il s’endort d’un sommeil qui n’est pas profond, car, bientôt la faim le réveille et le fait se soucier de lui-même.

—Évagre le PONTIQUE (ive siècle), cité par Antoine GUILLAUMONT, «Introduction; Étude historique et doctrinale», in Évagre le PONTIQUE, Traité Pratique ou Le Moine, tome I. Paris: Les Éditions du Cerf, collection «Sources chrétiennes», 1971, p. 88.

On the edge

6 septembre 2006, 12:44, par Odradek

Gorby with extra cheese and peperoni
December 1997: «Former Soviet leader Mikhail Gorbachev appears in the spot with his 10-year-old granddaughter, Anastasia. The commercial uses their presence in a Pizza Hut restaurant to suggest that capitalism is better than communism because it makes luxuries like Pizza Hut available.» […] Source: CNN

[Comrad 1] «It’s Gorbachev! Because of him, we’re on the edge of economic ruin!
[Comrad 2] —Because of him, we have freedom!
[Comrad 1] —Because of him, we’re on the edge of chaos!
[Comrad 3] —Because of him, we’re even free… to go to the edge of our pizza.
[Pizza Hut] —The Edge Pizza from Pizza Hut, with no added crust, so the toppings go all the way to the edge.
[Comrads together, holding their pizza] —Hail to Gorbachev! Hail to Gorbachev! Hail to Gorbachev!…
[Pizza Hut] —Have you been to the edge?™»

© 1997 Pizza Hut

De deux choses l’une

31 août 2006, 23:29, par Odradek

[…] il y a deux façons d’échapper à la dialectique […]

—Jean-Luc NANCY, La Communauté désœuvrée, nouvelle édition revue et augmentée, Paris: Christian Bourgois Éditeur, 1990 (1986), collection «Détroits», p. 22, note 2.

Hiding on the moon

Musique d’ameublement

23 août 2006, 21:31, par Odradek

Les pièces qui composent la série Musique d’ameublement, Furniture music, d’Érik Satie (1923?) devront être jouées «pour qu’on ne [les] écoute pas». Chaque morceau pourra cependant être répété autant de fois qu’on le désire, aussi longtemps que dure l’intervalle de temps qu’on s’est proposé de meubler. Extraits:

Quelques explications sur le contexte de l’œuvre ici.

Lilly

13 août 2006, 12:57, par Odradek

Fra Angelico - Vincent Gallo

Fra Angelico (1387-1455), Annonciation.
Vincent Gallo, The Brown Bunny, 2004.

The Hilarious Death of Charles Freck

9 août 2006, 14:19, par Tlön

Sins of Freck

Rory Cochrane as Charles Freck in director Richard Linklater’s A Scanner Darkly, based on the Philip K. Dick novel. A Warner Independent Pictures release. © 2005 Warner Bros. Entertainment.

Charles Freck, becoming progressively more and more depressed by what was happening to everybody he knew, decided finally to off himself. There was no problem, in the circles where he hung out, in putting an end to yourself; you just bought into a large quantity of reds and took them with some cheap wine, late at night, with the phone off the hook so no one would interrupt you.
The planning part had to do with the artifacts you wanted found on you by later archeologists. So they’d know from which stratum you came. And also could piece together where your head had been at the time you did it.
He spent several days deciding on the artifacts. Much longer than he had spent deciding to kill himself, and approximately the same time required to get that many reds. He would be found lying on his back, on his bed, with a copy of Ayn Rand’s The Fountainhead (which would prove he had been a misunderstood superman rejected by the masses and so, in a sense, murdered by their scorn) and an unfinished letter to Exxon protesting the cancellation of his gas credit card. That way he would indict the system and achieve something by his death, over and above what the death itself achieved.

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Précipités [2]

5 août 2006, 11:40, par Odradek

Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, Allemagne, 1987 (00:24:42)
Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, 1987 (00:24:42)

Faire l’ange, se faire passer pour un ange, voire être angélique, passe encore. Mais être ange? Comment diable peut-on être ange? Il y a bien, certes, le «saut de l’ange», mais aucun ange ne saute en réalité. Il y a bien, aussi, des moments de suspension étranges dans les conversations, et l’on dit alors qu’«un ange passe», mais généralement c’est que précisément rien ne passe ni ne se passe. Ce qui se cache sous la figure du messager céleste apparaît bien obscur. «Être ange, c’est étrange», écrivait Prévert, aussi est-il sans doute plus sage de maintenir sous son voile cet être mystérieux, et de ne le saisir dès lors, justement, que comme figure. Figure de l’ange donc, ou l’ange comme figure de la figure, figure par excellence.
Or si par figure on veut dire une forme qui cristallise des significations, un précipité en quelque sorte, au sens chimique du terme, c’est-à-dire un «corps […] formé par réaction entre deux ou plusieurs substances» (TLF), alors la figure de l’ange serait une espèce de précipité dans le vide: le sédiment, dépôt, reste ou résidu d’une rencontre inouïe entre l’homme et son dieu, une hypostase entre ciel et terre. On notera en outre que précipités, certains anges le sont deux fois, lorsqu’ils chutent encore pour devenir humains… L’ange, en somme, ne cesse, comme figure, de (se) précipiter.

La jeunesse selon Badiou

2 août 2006, 11:36, par Tlön

Schiele_Autoportrait_1910

Mais la jeunesse est aussi ce fragment d’existence où arrive aisément que l’on s’imagine très singulier, dans le moment où l’on pense ou fait ce qui restera comme le trait typique d’une génération. Être jeune est une ressource de puissance, une époque de rencontres décisives, mais grevées d’une trop facile saisie par la répétition, l’imitation. La pensée n’est soustraite à l’esprit du temps que par un labeur constant et délicat. Il est aisé de vouloir changer le monde, comme à cette époque c’était pour nous la moindre des choses. Il est plus difficile de s’apercevoir que cette volonté même peut n’être que le matériau des formes de la perpétuation dudit monde. C’est pourquoi toute jeunesse, si exaltante qu’en puisse être la promesse, est toujours aussi celle d’un “jeune crétin”. Cette considération, plus tard, nous garde de la nostalgie.

BADIOU, Alain (1995). Beckett. L’increvable désir. éd. Hachette Littératures, coll. Pluriel, Paris, pp. 5-6

The Commissar vanishes

31 juillet 2006, 15:23, par Odradek

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Brèves ombres

30 juillet 2006, 22:23, par Odradek

À l’approche de midi, les ombres ne sont plus que de fines bordures noires au pied des choses, prêtes à se retirer sans bruit, brusquement, dans leur tanière, dans leur mystère. Lors est venue, en sa plénitude concise, ramassée, l’heure de Zarathoustra, du penseur «au midi de la vie», au «jardin de l’été». Car la connaissance, comme le soleil au plus haut de sa trajectoire, trace des choses le contour le plus rigoureux.

—Walter BENJAMIN, «Brèves ombres», in Œuvres II, Paris: Gallimard, collection «Folio Essais», traduit par Maurice de GANDILLAC, revu par Pierre RUSCH, 2000 (1929).

Entre nous: le monde

6 mai 2006, 15:36, par Odradek

geometric boredom

Le seuil, en ce sens, n’est pas autre chose que la limite; c’est pour ainsi dire l’expérience de la limite même, de l’être-dans un dehors. Cette ek-stasis est le don que la singularité reçoit des mains vides de l’humanité.

— Giorgio AGAMBEN, La Communauté qui vient, théorie de la singularité quelconque, Paris: Éditions du Seuil, collection «La Librairie du XXe siècle», 1990 (Turin: Giulio Einaudi editore, 1990, pour l’édition italienne), p. 70.

Précipités [1]

27 avril 2006, 14:12, par Odradek

Cassiel fait l'ange
Wim Wenders, Der Himmel über Berlin, 1987.

Le dire poétique des images rassemble et unit en un seul verbe la clarté et les échos des phénomènes célestes, l’obscurité et le silence de l’étranger.

—Martin HEIDEGGER, «‹… L’homme habite en poète…›», in Essais et conférences, traduit de l’allemand par André PRÉAU et préfacé par Jean BEAUFRET, Paris : Gallimard, collection «Tel», 1958 (Pfulligen: 1954 pour l’édition originale), p. 241.

Le sujet s’agite-il?

17 avril 2006, 16:52, par Tlön

Sujet autotrophe
HENRY, Maurice (1973). Dessins, éd. Jean-Jacques Pauvert, Paris.

Ainsi, le sujet dont parle la philosophie du sujet n’est pas simplement un premier actant ou un agent, c’est un agent qui instaure un rapport transitif avec lui-même à la première personne. L’objet avec lequel il entre ainsi en rapport ne peut pas être l’individu dont il peut être question à la troisième personne, c’est donc un autre personnage qu’on appelle le moi ou le soi.

- DESCOMBES, Vincent (2004). Le complément de sujet. Enquête sur le fait d’agir soi-même, éd. Gallimard, coll. NRF essais, Paris, p. 19

It’s Saturday

16 avril 2006, 16:44, par Tlön

Stephen Shore

I want to be different, like everybody else I want to be like
I want to be just like all the different people
I have no further interest in being the same,
because I have seen difference all around,
and now I know that that’s what I want

I don’t want to blend in and be indistinguishable,
I want to be part of the different crowd,
and assert my individuality along with others
who are different like me

I don’t want to be identical to anyone or anything
I don’t even want to be identical to myself
I want to look in the mirror and wonder,
“who is that person? I’ve never seen that person before;
I’ve never seen anyone like that before.”
I want to call into question the very idea that
identity can be attached

I want to be a floating, shifting, ever changing persona:
Invisibility and obscurity,
detachment from the ego and all of it’s pursuits.
Unity is useless
Conformity is competitive and divisive and leads only to
stagnation and death.
If what I’m saying doesn’t make any sense,
that’s because sense cannot be made
It’s something that must be sensed
And I, for one, am incensed by all of this complacency
Why oppose war only when there’s a war?
Why defend the clinics only when they’re attacked?
Why are we always reactive?
Let’s activate something
Let’s fuck shit up
Whatever happened to revolution for the hell of it?
Whatever happened to protesting nothing in particular, just protesting
cause it’s Saturday and there’s nothing else to do?

John S. Hall, It’s Saturday

Laissez faire

28 mars 2006, 23:39, par Tlön

Le sens de l’expression « se laisser faire » ne peut simplement pas être compris sans comprendre simultanément ce qui la supporte, c’est-à-dire son contraire. « Se laisser faire », c’est tout le contraire de « faire ». Ne plus vouloir se laisser faire, c’est exprimer le désir de faire. Demandez à un sujet de se laisser faire, c’est lui demander de se tenir tranquillement pendant que des intentions, des visées, des désirs, des moyens qui ne sont pas les siens le fabriquent, le façonnent, le mettent en forme. « Laisse-toi faire » demande le jeune garçon à sa copine récemment conquise. « Nous ne nous laisserons pas faire », scandent les lycéens dans les rues parisiennes.

L’homme immanent

15 mars 2006, 00:10, par Tlön

Ari Versluis Exactitudes

L’individu s’affirme, avec ses droits inaliénables, son refus d’avoir d’autre origine que soi, son indifférence à toute dépendance théorique vis-à-vis d’un autre qui ne serait pas un individu comme lui, c’est-à-dire lui-même, indéfiniment répété, que ce soit dans le passé ou dans l’avenir - ainsi mortel et immortel: mortel dans son impossibilité de se perpétuer sans s’aliéner, immortel, puisque son individualité est la vie immanente qui n’a pas en elle-même de terme.

Maurice Blanchot, La communauté inavouable, Éd. de Minuit, 1983, pp. 11-12

Diesterweg s’examina de haut en bas. Depuis longtemps, il voulait avoir quelque chose. Il réfléchit. Peut-être que ça marcherait avec un tic, avec un certain mouvement de la main par exemple; se passer de manière discrète et rapide l’index sur la joue, un tic nerveux – oui, c’était cela, inconsciemment, absorbé dans ses pensées, une sorte de compulsion naturelle, hautement personnelle; personne ne pourrait lui en contester la spécificité, on pourrait plutôt vraiment le trouver un peu compromettant, en fait déjà un léger manque de contrôle de soi-même; en tout cas, ça ressortirait fortement, ce serait diesterwegien, de se passer l’index sur la joue.

Gottfried Benn, Le Ptoléméen, éd. Gallimard, coll. NRF, 1995, p. 61

 

L’herméneutique, non merci.

14 mars 2006, 21:20, par Odradek

Depuis la Nature baudelairienne […], jusqu’à la pensée heideggerienne, la visée reste la même: ce n’est pas l’homme qui façonne le langage pour dominer les choses, mais les choses (ou la Nature, ou l’Être) qui se manifestent à travers le langage. Si ce point de vue prévaut, alors, il n’y a plus de place pour une sémiotique, ou une théorie des signes. Il ne subsiste plus qu’une pratique continuelle et passionnée d’interrogation des signes: l’herméneutique.

— Umberto ECO, Le Signe, adapté de l’italien par Jean-Marie Klinkenberg, Paris: Éditions Labor, 1988, (Milan: Isedi, 1973 pour l’édition italienne originale), p. 193.

… il serait plus correct de dire qu’au signifiant /cheval/ correspond le signifié «x».

ibid., p. 37.