Archives / catégorie Désœuvrement

Arrivée à L.A.

25 juin 2006, 19:36, par Tlön

Zuili Go West 2005

Le train arrive à Los Angeles au crépuscule. La ville paraît déserte. Au loin, les collines de Pasadena, les canyons, les petits rectanlges bleus des piscines éclairées. Le train longe des réservoirs d’eau vides, des parkings immenses et déserts, puis l’autoroute, et une interminable rangée d’entrepôts à louer, et je vois des bandes de jeunes garçons debout contre des palmiers ou formant des groupes dans les allées des immeubles, ou autour de voitures aux phares allumés, buvant des canettes de bière en écoutant les Motels. Le train ralentit en s’approchant de Union Station, comme s’il hésitait, dépasse des églises mexicaines, des bars, des boîtes de strip-tease, un cinéma en plein air où passe un film d’horreur sous-titré. Les palmiers se détachent sur le ciel orange pourpre, un ciel changeant, une femme passe devant la porte de mon compartiment et chantonne pour elle-même ou pour quelqu’un d’autre, qui sait: “This ain’t no silver streak“, et je vois par la vitre un jeune Mexicain qui conduit un camion Chevrolet rouge chanter au son de sa radio. Je pourrais presque toucher son visage grave et vide, entièrement tendu en avant.

EASTON ELLIS, Bret ([1994] 1996). Zombies, tr. B. Willerval, éd. 10/18, Paris, p. 100

Entre nous: le monde

6 mai 2006, 15:36, par Odradek

geometric boredom

Le seuil, en ce sens, n’est pas autre chose que la limite; c’est pour ainsi dire l’expérience de la limite même, de l’être-dans un dehors. Cette ek-stasis est le don que la singularité reçoit des mains vides de l’humanité.

— Giorgio AGAMBEN, La Communauté qui vient, théorie de la singularité quelconque, Paris: Éditions du Seuil, collection «La Librairie du XXe siècle», 1990 (Turin: Giulio Einaudi editore, 1990, pour l’édition italienne), p. 70.

It’s Saturday

16 avril 2006, 16:44, par Tlön

Stephen Shore

I want to be different, like everybody else I want to be like
I want to be just like all the different people
I have no further interest in being the same,
because I have seen difference all around,
and now I know that that’s what I want

I don’t want to blend in and be indistinguishable,
I want to be part of the different crowd,
and assert my individuality along with others
who are different like me

I don’t want to be identical to anyone or anything
I don’t even want to be identical to myself
I want to look in the mirror and wonder,
“who is that person? I’ve never seen that person before;
I’ve never seen anyone like that before.”
I want to call into question the very idea that
identity can be attached

I want to be a floating, shifting, ever changing persona:
Invisibility and obscurity,
detachment from the ego and all of it’s pursuits.
Unity is useless
Conformity is competitive and divisive and leads only to
stagnation and death.
If what I’m saying doesn’t make any sense,
that’s because sense cannot be made
It’s something that must be sensed
And I, for one, am incensed by all of this complacency
Why oppose war only when there’s a war?
Why defend the clinics only when they’re attacked?
Why are we always reactive?
Let’s activate something
Let’s fuck shit up
Whatever happened to revolution for the hell of it?
Whatever happened to protesting nothing in particular, just protesting
cause it’s Saturday and there’s nothing else to do?

John S. Hall, It’s Saturday

On a déjà tranché

29 mars 2006, 09:50, par Tlön

Stop Watching

« Les condamnés à mort peuvent décider librement s’ils veulent, pour leur dernier repas, que les haricots leur soient servis sucrés ou salés. » (Extrait d’un article paru dans la presse.)

Parce qu’on a déjà tranché au-dessus de leurs têtes.

Nous aussi, nous pouvons décider de nous faire servir comme plat du jour l’explosion d’une bombe ou bien une course de bobsleigh. Parce que qu’au-dessus de nos têtes, à nous qui opérons ce libre choix, avant même notre libre choix, on a déjà tranché. On a déjà décidé que c’est en tant que consommateur de radio ou de télévision que nous devons opérer ce choix : en tant qu’êtres condamnés, au lieu de faire l’expérience du monde, à se contenter de ses fantômes ; en tant qu’êtres qui, au fond, ne souhaitent plus rien, pas même une nouvelle liberté de choix qu’ils ne sont d’ailleurs sans doute même plus capable de se représenter.

Le jour où j’exprimai ces idées lors d’un colloque consacré à la culture, on m’interrompit pour me dire qu’après tout on était toujours libre d’éteindre son appareil et même de ne pas en acheter ; on était toujours libre de se tourner vers le « monde réel » et seulement vers lui. Ce que je contestai. Parce que en réalité, on n’a pas moins tranché au-dessus de la tête des grévistes que des consommateurs : que nous jouions le jeu ou pas, nous le jouons, parce qu’on joue avec nous. Quoi que nous fassions ou que nous nous abstenions de faire, notre grève privée n’y change rien, parce que nous vivons désormais dans une humanité pour laquelle le « monde » et l’expérience du monde ont perdu toute valeur : rien désormais n’a d’intérêt, si ce n’est le fantôme du monde et la consommation de ce fantôme. Cette humanité est désormais le monde commun avec lequel il nous faut réellement compter, et contre cela, il est impossible de faire grève.

- ANDERS, Günther ([1956] 2002). L’Obsolescence de l’homme, tr. C. David, éd. Encyclopédie des nuisances / Ivréa, Paris, pp. 15-16

pouvoir dormir tranquille

8 mars 2006, 18:55, par Odradek

La conscience est le pouvoir de dormir.
— Emmanuel LEVINAS, Le Temps & l’autre, Paris: PUF, 1983 (1979), p. 30.

Le besoin nous contraint à un travail dont le produit sert à satisfaire un besoin; la renaissance perpétuelle des besoins nous accoutume au travail. Mais dans les intervalles où les besoins sont satisfaits et pour ainsi dire endormis, c’est l’ennui qui nous prend. Qu’est-ce que l’ennui? L’habitude du travail elle-même, qui se fait maintenant sentir sous forme de besoin nouveau et surajouté; il sera d’autant plus fort que sera plus forte l’habitude de travailler, qu’aura peut-être été plus forte aussi la souffrance causée par les besoins. Pour échapper à l’ennui, l’homme, ou bien travaille au-delà de ce qu’exigent ses besoins normaux, ou bien il invente le jeu, c’est-à-dire le travail qui n’est plus destiné à satisfaire aucun autre besoin que celui du travail pour lui-même. Celui que le jeu finit par blaser et qui n’a aucune raison de travailler du fait de besoins nouveaux, il arrive que le désir le saisisse d’un troisième état qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, un état de félicité tranquille dans le mouvement: c’est la vision que se font artistes et philosophes du bonheur.

— Friedrich NIETZSCHE, Humain, trop humain 1 (1878), aphorisme No 611, in Œuvres philosophiques complètes, tome III, Paris: Gallimard, 1988, p. 320.

Pourquoi ici?

22 février 2006, 19:32, par Tlön
Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis.

Pascal, Pensées, Br. 205.

ennuyer / s’ennuyer

22 février 2006, 00:00, par Odradek

L’ennui est une mélancolie retournée vers les autres. De cela découle son extension contemporaine dans les domaines de la communication (ennuyer les autres), de l’éthique (s’ennuyer des autres), et du social (s’ennuyer ensemble).

Se tenir dehors, sans trop savoir

21 février 2006, 12:09, par Tlön

 

Nous aimons vivre, avoir mal, être heureux, aimer, se souvenir, être nostalgique, espérer. Nous aimons jouer. Nous ne savons pas demeurer en repos dans notre chambre. À attendre notre mort prochaine. Il nous faut nous dépenser, nous conserver en vue de quelque projet, afin de combler ce vide dont nous préférons n’avoir que l’intuition. « Vivre ! » répétons-nous sans cesse, sans trop savoir ce que nous cherchons ainsi à exprimer.

Un jour, peut-être

20 février 2006, 12:15, par Odradek

© Vincent Debanne
© Vincent Debanne – série «station»

Un jour, peut-être, un signe viendra d’une autre planète. Et, par un effet de solidarité dont l’ethnologue a étudié les mécanismes à petite échelle, l’ensemble de l’espace terrestre deviendra un lieu. Être terrien signifiera quelque chose. En attendant, il n’est pas sûr que les menaces qui pèsent sur l’environnement y suffisent. C’est dans l’anonymat du non-lieu que s’éprouve solitairement la communauté des destins humains.

—Marc AUGÉ, Non-lieux: introduction à une anthropologie de la surmodernité. Paris: Éditions du Seuil, collection «La Librairie du XXe siècle», 1992, pp. 149-150.

Une telle communauté n’est pensable, selon Augé, que dans la perspective mythique d’une altérité radicale. Tout se passe comme si, à force de sortir du monde et de sa mesure, la «surmodernité» accumulait ses chances de voir «un jour, peut-être» son mouvement de débordement rejoint par l’autre bord. Or c’est dans le non-lieu lui-même que naît l’espoir de cette communion hypothétique, car c’est là que toutes les solitudes anonymes du monde se rassemblent et se ressemblent. Bref: les extra-terrestres débarquerons dans un parc de stationnement ou sous une autoroute. C’est bon à savoir.

De l’extérieur de tout nous voici

12 février 2006, 19:54, par Odradek

Nous campons parmi les produits de ce bricolage audio-visuel, et, quand nous racontons notre histoire ou décrivons ce qui nous entoure, nous le faisons de l’extérieur de notre langage: de l’extérieur de tout. Alentour de nous, la Terre n’a plus de mesure; et de cet autre vide sont malades nos sociétés; déséquilibrés, des millions d’individus. Éclairés par ce malheur, nous ressentons la perte que nous avons subie, par la faute de nos pères: la perte d’une Terre aux limites assez sûres et en même temps assez floues pour qu’on y pût vivre à l’aise et y croire. Et maintenant, tout nous échappe –parce que nous sommes devenus capables de tout.

—Paul Zumthor, La Mesure du monde, Paris: Seuil, collection «Poétique», 1993, pp.411-412.