Archives / catégorie Aphorismes pathétiques

pouvoir dormir tranquille

8 mars 2006, 18:55, par Odradek

La conscience est le pouvoir de dormir.
— Emmanuel LEVINAS, Le Temps & l’autre, Paris: PUF, 1983 (1979), p. 30.

Le besoin nous contraint à un travail dont le produit sert à satisfaire un besoin; la renaissance perpétuelle des besoins nous accoutume au travail. Mais dans les intervalles où les besoins sont satisfaits et pour ainsi dire endormis, c’est l’ennui qui nous prend. Qu’est-ce que l’ennui? L’habitude du travail elle-même, qui se fait maintenant sentir sous forme de besoin nouveau et surajouté; il sera d’autant plus fort que sera plus forte l’habitude de travailler, qu’aura peut-être été plus forte aussi la souffrance causée par les besoins. Pour échapper à l’ennui, l’homme, ou bien travaille au-delà de ce qu’exigent ses besoins normaux, ou bien il invente le jeu, c’est-à-dire le travail qui n’est plus destiné à satisfaire aucun autre besoin que celui du travail pour lui-même. Celui que le jeu finit par blaser et qui n’a aucune raison de travailler du fait de besoins nouveaux, il arrive que le désir le saisisse d’un troisième état qui serait au jeu ce que planer est à danser, ce que danser est à marcher, un état de félicité tranquille dans le mouvement: c’est la vision que se font artistes et philosophes du bonheur.

— Friedrich NIETZSCHE, Humain, trop humain 1 (1878), aphorisme No 611, in Œuvres philosophiques complètes, tome III, Paris: Gallimard, 1988, p. 320.

Chemin qui ne mène nulle part ?

3 mars 2006, 14:20, par Tlön

Par quelle étrangeté du sort, certains êtres, arrivés au point où ils pourraient coïncider avec une foi, reculent-ils pour suivre un chemin qui ne les mène qu’à eux-mêmes, et donc nulle part ? Est-ce par peur qu’installés dans la grâce, ils y perdent leurs vertus distinctes ? Chaque homme évolue aux dépens de ses profondeurs, chaque homme est un mystique qui se refuse : la terre est peuplée de grâces manquées et de mystères piétinés.

Emil M. Cioran

Pourquoi ici?

22 février 2006, 19:32, par Tlön
Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédant et suivant le petit espace que je remplis et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi ? Memoria hospitis unius diei praetereuntis.

Pascal, Pensées, Br. 205.

ennuyer / s’ennuyer

22 février 2006, 00:00, par Odradek

L’ennui est une mélancolie retournée vers les autres. De cela découle son extension contemporaine dans les domaines de la communication (ennuyer les autres), de l’éthique (s’ennuyer des autres), et du social (s’ennuyer ensemble).

Un jour, peut-être

20 février 2006, 12:15, par Odradek

© Vincent Debanne
© Vincent Debanne – série «station»

Un jour, peut-être, un signe viendra d’une autre planète. Et, par un effet de solidarité dont l’ethnologue a étudié les mécanismes à petite échelle, l’ensemble de l’espace terrestre deviendra un lieu. Être terrien signifiera quelque chose. En attendant, il n’est pas sûr que les menaces qui pèsent sur l’environnement y suffisent. C’est dans l’anonymat du non-lieu que s’éprouve solitairement la communauté des destins humains.

—Marc AUGÉ, Non-lieux: introduction à une anthropologie de la surmodernité. Paris: Éditions du Seuil, collection «La Librairie du XXe siècle», 1992, pp. 149-150.

Une telle communauté n’est pensable, selon Augé, que dans la perspective mythique d’une altérité radicale. Tout se passe comme si, à force de sortir du monde et de sa mesure, la «surmodernité» accumulait ses chances de voir «un jour, peut-être» son mouvement de débordement rejoint par l’autre bord. Or c’est dans le non-lieu lui-même que naît l’espoir de cette communion hypothétique, car c’est là que toutes les solitudes anonymes du monde se rassemblent et se ressemblent. Bref: les extra-terrestres débarquerons dans un parc de stationnement ou sous une autoroute. C’est bon à savoir.