Blanchot dans l’espace

13 février 2007, 23:42, par Odradek

Free at last

L’homme ne veut quitter son lieu. Il dit que la technique est périlleuse, qu’elle s’insinue dans notre rapport au monde, que les vraies civilisations sont celles au caractère stable, que le nomade est incapable d’acquisition. Qui est cet homme? Chacun d’entre nous, dans les moments où il cède à la pesanteur. Ce même homme a subi un traumatisme le jour où Gagarine devint l’homme de l’espace. Cet événement est désormais oublié; mais l’expérience se renouvellera sous d’autres formes. Et dans ces cas, nous devons être à l’écoute de l’homme de la rue, de celui qui ne réside pas. Celui-ci a admiré Gagarine, celui-ci l’a admiré pour son courage, pour l’aventure, et aussi en hommage au progrès; mais un d’entre eux a nommé la bonne raison: c’est extraordinaire, nous avons quitté la terre. Ici gît, en effet, la vraie signification de l’expérience: l’homme s’est défait du lieu. On a eu l’impression, du moins pour un instant, de quelque chose de décisif : loin –dans une distance abstraite et de pure science– soustrait à la condition commune qui est symbolisée par la force de gravité, il y avait quelqu’un, non plus dans le ciel, mais dans l’espace, dans un espace qui n’a ni être ni nature mais qui est purement et simplement la réalité d’un (presque) vide mesurable. L’homme, mais un homme sans horizon.

Blanchot, Maurice (2007). «La Conquête de l’espace» (1961), in Atopia, no. 10, janvier 2007, «opus communis».

voir aussi Levinas dans l’espace

1 commentaire

  1. Tlön:

    « (…) nous sommes tombés hors de l’être, dans le champ du dehors où, immobiles, marchant d’un pas égal et lent, vont et viennent les hommes détruis.» (Blanchot, L’écriture du désastre, éd. Gallimard, 1980, p. 33-34).

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